2025 - GOLEM - Texte et mise en scène Amos Gitaï

GOLEM - texte et mise en scène, Amos Gitaï  (Théâtre de la Colline du 4 mars au 3 avril 2025)

 

Lever de rideau. Les lumières de la salle restent allumées. Sur scène, une harpe, une voix, un chant, une femme vêtue de noir, une langue que l’on croyait éteinte.

   

La soliste quitte la scène. Baisser de rideau. Un écran glisse lentement. Un voile sépare les mondes. Le public est plongé dans l’obscurité. Des images en noir et blanc enduisent ce voile d’une indicible noirceur. Autrefois, les pogroms. 

 

Derrière cet écran, on entrevoit des silhouettes en mouvement. Elles sont sur scène. Superposition des temps, des espaces et des arts. Le théâtre. Le cinéma. Une chorégraphie des douleurs. Nous sommes sur un seuil. Si fragiles, les lisières. 

 

Lever de rideau. « L’écran-tulle » disparait, emportant avec lui les images mémorielles. Les silhouettes entrevues deviennent des êtres de chair. Pas encore des personnages ; mais des présences. Des hommes et des femmes. Des conteurs. 

 

Ils sont là pour nous raconter une histoire, celle du Golem. Cette créature d’argile issue des textes kabbalistiques, façonnée par l’imaginaire pour protéger les communautés juives, autrefois persécutées. Un fantôme protecteur. Un rempart d’argile.

 

Une pluie de vêtements s’abat soudainement sur toutes ces présences. Ces monticules de tissus vont devenir des costumes, un décor mouvant, que chacun va porter pour se protéger, se dissimuler ou devenir un autre. 

 

Subtile et discrète mise en scène des corps. Pendant que les uns fouillent dans cet amas de vêtements, se griment, se transforment et se préparent à devenir un personnage, les autres jouent une scène que le conteur a amorcée. 

 

L’histoire du Golem se raconte dans un mouvement perpétuel des êtres, des voix, des chants yiddishs, des langues vivantes ou mortes ; le tout ponctué d’une partition musicale. Sur scène, les musiciens jouent leur propre rôle.

 

Les pages du grand livre dans lesquelles le Golem s’est incarné se métamorphosent au fil du récit. Les conteurs finissent par devenir de vrais personnages et les scènes jouées semblent sorties des pages arrachées de ce livre. Sur l’une d’elle, le Golem apparaît, façonné sous nos yeux par les mains du rabbin. La terre fait corps avec l’esprit, la souffrance avec l’espérance. Croire pour survivre. 

 

Le Golem devient une « réalité imaginaire » dans le cauchemar du réel humain. Rempart protecteur, il ne dit rien. Naître et obéir. Premiers pas de l’être d’argile dans le monde des hommes. 

 

À mi-hauteur, un autre décor est suspendu. Un arbre, des façades de maisons, sous lesquels les corps vont s’enduire de cette même matière que celle qui a façonné le Golem. 

 

Dans cet enchevêtrement, des panneaux glissent sur la scène. Morceaux de murs peints ou fragments de toiles inachevées ? Les corps d’argile fusionnent avec ce nouveau décor qui soudainement s’enflamme. La scène est recouverte de flammes éparses, projetées sur ces panneaux et sur ces corps d’argile qui nous murmurent… Autrefois, les pogroms. 

 

Lorsque ce brasier s’éteint, le temps redevient autre. Les personnages se regroupent et se retrouvent assis sur le tas de vêtements qu’ils ont rassemblés. Le Golem est là, lui aussi. 

 

Et à tour de rôle, les personnages/conteurs/acteurs/êtres humains, viennent sur le devant de la scène. Chacun se présente avec son vrai nom et raconte brièvement un fragment de son histoire en évoquant parfois ses multiples origines. À cet instant, ils ne sont plus personnages ou conteurs, mais « eux-mêmes ». Un acteur, face à son public qui ne raconte plus l’histoire du Golem, mais sa propre histoire. 

 

Lorsque l’on quitte le théâtre, l’aventure humaine continue. On emporte avec nous toutes ces présences, réelles ou fictives, et cette terre argileuse où le Golem a laissé en nous un grand moment de théâtre. 

 

Le Golem est désormais en chacun. Une majorité ne parle pas Yiddish, mais cette langue devient soudainement la nôtre ; nous renvoyant aux mots d’Isaac Bashevis Singer " (…) j’aime les histoires de fantômes, et rien ne va mieux aux fantômes qu’une langue qui se meurt. Plus la langue est morte, plus le fantôme est vivant."

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